Publié : 13 janvier 2026 à 19h42 par Jean-Charles Virlogeux

Yann Bergheaud, co-auteur du Roman de Murat : "Mon père a vécu mille vies ... et encore on a pas tout vu".

Le fils aîné de Jean-Louis Murat publie avec Marc Besse "Le Roman de Murat" (Albin Michel). Entre étude approfondie d'une vie et d'une carrière, et témoignage intime sur une relation père-fils.

Yann Bergheaud et Marc Besse
Yann Bergheaud et Marc Besse en pleine séance de travail
Crédit : Facebook Yann Bergheaud

Ce livre est un projet de longue date …

Effectivement, c'était une idée que j'avais évoquée avec mon père. J'ai su par la suite, que Marc l'avait aussi évoquée avec lui. Moi, mon père m'avait répondu qu'il ne voulait pas de biographie, que c'était déjà mettre un pied dans la tombe, et que par contre, s'il devait y avoir une biographie, ça serait avec Marc Besse. Voilà… Passé le choc du décès, parce qu'il a fallu quand même quelques temps avant de se remettre un peu la tête à l'endroit, j'ai contacté Marc pour lui proposer le projet d'une biographie. Il lui a fallu un temps de réflexion. Il n'était pas sûr... la biographie d’une personne disparue, c’est une autre approche. Et puis il m'a rappelé pour me dire OK, et ça a été un an et demi de travail à peu près.

 

C'est un projet qui a aussi changé de teneur au final …

Oui, parce qu'au départ, je le concevais comme étant le livre de Marc Besse, à qui j'aurais apporté un maximum de matière, de contacts, etc. Et puis quand on a présenté une des cinq versions - parce que finalement, on a eu cinq versions du roman entre les différentes réécritures - Albin Michel nous a dit d'accord, à condition que ce soit à la première personne, que ce soit le regard de Yann sur son père. Là, ce coup-ci, c'est moi qui me suis retrouvé un moment en réflexion... Me mettre en avant, me retrouver sous les feux des projecteurs d'un coup,  ça m'a laissé un peu perplexe. Et finalement, je me suis laissé convaincre en parlant à des amis, et en revenant vers Marc. Je savais qu'il y avait une complicité qui datait de longue date entre nous, mais sur cette création-là qui était née entre nous, c’était moi maintenant qui avais le final cut. C'est différent... On ne se met plus dans le même mode de fonctionnement, on est vraiment dans une écriture à quatre mains et même si on a déjà une base, il va falloir refaire pas mal de choses. On avait déjà pas mal de matériaux et assez vite, en quelques mois, on a livré une version définitive, en devançant même les délais.

 

L'idée d'y prendre part, vous personnellement, n’est arrivée qu'après le décès de votre père ?

C'était un moyen de lui rendre hommage. Je cherchais les moyens qui étaient à ma disposition pour le faire, et aussi une façon de me reconstruire personnellement. Quand une personne qui vous est chère décède, il y a ce phénomène qui fait qu’il y a plein de choses qui vous reviennent, comme des flashs. Vous rêvez de cette personne, mais en fait, c'est vous même qui vous parlez… Ca ressasse un certain nombre de choses…. C'était une façon comme on dit un peu trivialement, de faire son deuil même si on ne le fait jamais, d’apprendre à vivre avec l'absence d'une personne qui vous est chère. C'était tout ce cheminement, toute cette reconstruction... Et ça, j'en avais besoin, mais vraiment de façon vitale. Donc, c'est un hommage à mon père, mais en même temps, je vais être très nietzschéen, comme aimait bien l'être mon père : ce n’était pas qu’un acte gratuit. J'en ai quand même vraiment tiré quelque chose et ça m'a beaucoup aidé à avancer, à me reconnecter avec ma famille, mes filles, ma femme, mes amis. Ca a été salvateur.

 

Un des atouts évidemment, de ce livre, c'est ce point de vue du fils qui offre un regard de l'intérieur, même si vous n'avez pas toujours grandi avec votre père. Mais ça a été le cas durant votre prime enfance.

Oui, c'était un père qui était très présent, très attentif. J'ai pu le constater après, quand il était avec mes filles : mon père savait prendre un bébé entre les bras. C'est après que l'absence s'est fait davantage ressentir. C'est aussi le lot d'une séparation : mes parents se sont séparés, mon père a été très accaparé par son travail. Et puis ça sort pas comme ça, comme un claquement de doigts, de faire un disque par an, d'avoir une activité professionnelle aussi soutenue. Donc il était beaucoup moins disponible pour d'autres choses... Et puis ce dont je me suis rendu compte après aussi, pour expliquer un peu cette absence pendant une partie de mon enfance et de l'adolescence, c'est qu’il a été père très jeune. Je m'en suis rendu compte moi-même en étant père à 30 ans : je ne sais pas si j'aurais été capable d'assurer et si je n'aurais pas fait les mêmes erreurs à 19 ans.

 

Ce sont des années, celles de votre prime enfance, dont votre père ne parlait quasiment jamais en interview…

Non. C'était un deal entre mon père et ma mère. Ma mère croyait en mon père... que de toute façon, ça marcherait. Et elle a toujours eu un regard très juste sur lui, notamment à l'époque. Donc, quand ils se sont séparés, elle lui a dit que le deal, c'est qu'il ne parle pas de moi pour me protéger. Elle avait une certaine crainte de la future notoriété à laquelle il aurait pu, et à laquelle il se frottera par la suite. Et c'est un contrat moral qu'il a respecté de bout en bout.

 

On peut lire dans cette partie du livre, justement, le témoignage de votre maman. Quelqu'un qu'on n'avait jamais entendu ou lu… Elle vous a fait une fleur, là …

Oui, parce qu'elle n'a jamais voulu parler, elle est toujours restée à l'écart. Ça n'a pas été facile, d'ailleurs, ça a charrié beaucoup de choses pour elle de reparler de tout ça. Mais ça a été un processus qui l'a aidé elle aussi…  Ils se voyaient beaucoup moins, mais il était toujours présent pour ma mère. C’est son amour de jeunesse , avec lequel elle a eu un seul enfant, ça laisse quand même des traces indélébiles.

 

Le livre se penche aussi, bien sûr, sur le parcours artistique de votre père, toujours à travers ce regard du fils, mais pas seulement. Comment vous êtes-vous répartis le job avec Marc Besse ?  Est ce que c'était à Yann les souvenirs, les anecdotes, et à Marc l'analyse artistique ou ce serait réducteur de le résumer comme ça?

Ah ouais, ce serait vraiment très réducteur. C'est assez étonnant, d'ailleurs, ça me faisait un peu peur au départ de se dire qu’on écrit un livre à quatre mains.  Je pense qu'il faut une vraie complicité, une vraie communauté d'esprit pour  arriver à ce type d'écriture où tout est vraiment super imbriqué. Alors vous allez retrouver le style de Marc dans énormément de passages, effectivement. Vous allez retrouver par contre des éléments qui sont purement les miens. Mais finalement, on a réussi à faire une osmose entre les deux.                                                                                                      Quant aux références musicales, avec Marc, on en a beaucoup en commun parce qu’on a cet amour de la musique en commun, on parle beaucoup, on se chronique des disques, des petites madeleines de Proust en parlant de tel ou tel artiste,  en s'envoyant des morceaux.. . Ça s'est passé quasiment de façon fusionnelle, avec une confiance réciproque, sans se retrouver coincés, étriqués dans un rôle... On était vraiment une communauté d'esprit.

 

C'est le sentiment qu'on a effectivement à la lecture, et le livre est  truffé de références littéraires musicales, qui sont donc aussi les vôtres. Quelle est la part de responsabilité de votre père là-dedans ?

Sa part de responsabilité dans ma culture musicale, elle est énorme. Parce que même si on n'a pas vécu ensemble, on a toujours beaucoup échangé au niveau musiques. J'ai eu aussi mon parcours personnel, musical, qui était différent du sien. Des fois, il a pu se moquer, mais gentiment, de ce que j'écoutais. Bon, je ne citerai pas d'artiste parce que je ne veux fâcher personne (rires) ...  Mais j'adorais, quand j'allais chez lui, regarder les disques. Grâce à lui, je me souviens d'avoir découvert Charlie Parker par exemple. .

 

Déjà enfant, d'ailleurs, il vous faisait écouter son travail, dès ses premiers albums…

Ah oui, tout le temps. Je me souviens qu'il m'avait demandé les morceaux que je préférais sur Passions Privées (le 1er véritable album de Murat en 1984) . Même avant, il me faisait écouter. Ça m'arrivait de jouer avec lui de la musique, avec son fameux Mini Moog que j'adorais.  Il a pu m'apprendre des petits morceaux que je faisais, tout seul, dans mon coin, ou qu'on faisait ensemble... Il y a toujours eu la musique entre nous... Moi, je ne me suis pas orienté vers une carrière musicale parce que je pense que je n'avais pas la niaque pour ça. Je voyais aussi mon père galérer et à travers ses yeux, je me suis dit, il vaut peut-être mieux pas que je tombe dans cette direction-là. Lui, il a quand même attendu une grosse trentaine pour commencer à rencontrer le succès et pouvoir gagner sa vie avec son travail, donc ça ne l'aurait pas enchanté...  Et je pense que je l'ai ressenti quelque part.

 

Cette écoute de son travail, de ses albums, c’est une tradition qui a subsisté tout au long de sa vie…

Ah oui, systématiquement. Toutes les réunions familiales, c'était toujours à un moment, « tiens, je vais te faire écouter où j'en suis ». Au départ c'était chez lui, mais après ça pouvait être avec son iPhone qu’il trimballait partout, sur lequel il avait ses maquettes… Même du "work in progress" qu'il a pu me faire écouter, de premières idées qu'il n'avait même pas retenues après au final. On en parlait tout le temps et je lui faisais systématiquement un retour sur la sortie de chaque album, argumenté sur tel et tel aspect, ce que j'avais aimé, ce que j'avais moins apprécié, ce que j'avais trouvé extrêmement innovant, réussi, et ainsi de suite.. Parce qu'il m'a appris, dès mon plus jeune âge, à donner mon avis, à structurer un avis, à argumenter. Et du coup, ça faisait partie un peu de notre jeu à tous les deux.

 

Il venait chercher aussi un avis différent de celui du sérail ?

Peut-être…  C'est-à-dire que moi, je n'avais aucune crainte de lui dire que ça ne me plaisait pas, à le critiquer, ou à l’inverse,  quand j'encensais certaines parties de son travail. Peut-être que j'avais pour lui un regard un peu plus neutre que d'autres... Ce n'est pas forcément facile de dire à un artiste tel que Murat, « oui, bon, ça, j'aime moins, ou ça, c'est pas terrible… » Je sais que Christophe Pie (musicien et ami intime de Jean-Louis Murat disparu en 2018) écoutait beaucoup ce qu'il faisait, et qu'il avait aussi un avis qui comptait. Mais on devait pas être beaucoup à pouvoir lui dire ce qu'on en pensait sincèrement.

 

C'est à l'adolescence finalement que va survenir votre plus importante fracture avec votre père. Vous coupez les ponts même, et vous allez jusqu’à sécher un Noël en famille?

Oui...  comment expliquer simplement ? En pleine adolescence, on a besoin de se construire... Et là, d'un coup, ça me paraissait un peu impudique de le voir autant sous le feu des projecteurs, et puis de se confier autant à certains journalistes. Ca a été un peu une cassure, en me disant, «  finalement, tu fais plus confiance ou tu dis plus de choses à des journalistes que tu n'en dis à moi, et des choses beaucoup plus intimes. Là, ça ne me plaît pas, je fais la gueule, et je dis j'en ai marre ».

 

Vous lui reprochez même de « réécrire l'histoire » à ce moment-là…

Alors, est-ce que c'est lui ? Est-ce que ce sont les journalistes ? Je ne sais pas, j'en ai jamais parlé avec lui…  Je pense que vous l'aurez noté : dans le livre, on affirme un certain nombre de vérités qui ne sont pas totalement raccord avec ce que j'appellerais un peu le mythe Murat qui s'est construit autour de mon père. Effectivement, la vérité avait été un peu arrangée… Parce qu'il fallait aussi enjoliver les choses ou donner du grain à moudre aux journalistes ? Ou les journalistes ont un peu fantasmé aussi qui était mon père ? Peut-être un peu des deux.

 

C'est ce qui a en partie inspiré le titre de ce livre ?

Non, on s'est dit que « Le roman de Murat » avait quelque chose de véritablement très fidèle à ce qu'a été sa vie. C'est un personnage qui pourrait être un personnage de roman. Mon père, j'ai l'impression qu'il a vécu mille vies à travers ses expériences artistiques, ses compositions, et tout ce qu'il a voulu faire. Et on n'a pas encore tout vu, parce qu'il a fait de la peinture,  écrit des carnets entiers, etc... Il a vécu des choses absolument extraordinaires, mille vies à l'intérieur de sa propre vie.

 

Dans le livre, on s'aperçoit d'ailleurs qu’ il y a des choses que vous apprenez à travers les interviews. Ce qui a une certaine logique finalement, parce que on ne parle pas à un fils comme à un journaliste…

Oui, il y a des choses que j'ai appris par les interviews, ou par les échanges…des choses que je ne pensais pas forcément vraies et donc qui existaient. En fait, ça faisait partie de tout ce travail que j'avais besoin de faire autour de mon père suite à sa disparition. C'est cette volonté de coller au personnage, essayer de reconstruire. J’ai rencontré plein de gens qui ne sont pas dans le livre, et dont je ne vais pas rapporter forcément les propos, mais j'ai eu besoin aussi d'aller beaucoup au contact du monde de la musique. Parce que mon père avait créé des zones hermétiques, et puis étant donné le deal qu'il avait passé avec ma mère, c'était vraiment une cloison étanche. J’ai donc eu besoin aussi de passer cette frontière, de détruire cette cloison, pour mieux comprendre finalement tout son cheminement artistique.

 

Est-ce que la grille de lecture de l'autre -vous peut être dans un registre plus intime et Marc Besse, dans un registre plus journalistique - ont influencé, modifié votre point de vue à chacun, sur le travail de votre père ?

Marc avait quand même une très bonne connaissance de mon père parce que il l'a interviewé un paquet de fois et l'a vu beaucoup de fois en concert. Après, dans l'approche, je pense qu'on s'est nourris l'un de l'autre dans l'écriture mais mon père, c'était assez limpide : au départ, il fait du blues et en voulant faire du blues, il a voulu se frotter à différents styles. Quand je parle de mon père et de l'évolution de sa carrière ça me fait penser à ce que disait Bowie dans une interview des années 80 où Denisot lui demande "Qu'est-ce que vous allez nous faire de neuf pour le prochain album ?"  Et Bowie dit "Mais je ne fais jamais rien de neuf, je ne fais que travailler mon style." Et je trouve que ça va très bien à mon père. Il y a vraiment une ligne directrice, une direction artistique assez folle, à mon sens, à travers une trentaine d'albums. Il ne va pas n'importe où, tout est vraiment réfléchi, aligné de façon vraiment parfaite selon moi. Avoir une œuvre aussi importante tout en restant totalement cohérent dans sa démarche artistique, il n'y a pas beaucoup d'artistes qui peuvent se prévaloir d'avoir associé ces deux aspects.

 

Dans le livre, vous évoquez aussi le Murat du dérapage, le bon client des plateaux télé. Là aussi, vous portez un regard assez critique sur cette dimension là. Vous lui disiez déjà à l'époque ?

Ah mais tout le temps. (rires) Moi, je l’engueulais … il regardait ses pompes, mais je l'engueulais... Je lui disais « c'est pas possible que tu aies pu dire un truc pareil ! Qu'on le dise entre nous, sous le sens de la boutade etc…, mais parce que on est entre nous et qu’on sait ce que tu penses vraiment. Mais là tu vas passer pour quelqu'un que tu n'es pas, un réac,  un homophobe… » Alors que ce n'était pas ça, mon père. Au contraire, plus tolérant que lui, y avait pas, c'était vraiment quelqu'un qui était un amoureux de la liberté.  Il me répondait : « oui mais j'ai fait le buzz »... Mais on s'en fout d'avoir fait le buzz.  Et  il s'est retrouvé tout seul dans la cour à jouer. En fait, je pense qu’il avait aussi cette image des polémiques qui pouvaient naître des années 60. C'est là où il a découvert la musique, avec les grands clashs qu'il pouvait y avoir entre les Beatles, les Stones, où ils pouvaient se traiter des pires noms d'oiseaux par médias interposés, et ça ne les empêchait pas après de se retrouve et de faire la java ensemble. C'était des gimmicks, ça faisait partie du jeu médiatique. "Papa, maintenant, c'est plus comme ça. Donc en fait, finalement, tu te retrouves tout seul." Alors qu'il attendait, au contraire, de recevoir des piques des autres, ça l’aurait fait hurler de rire. Ce second degré n'a pas été compris... Mais ce qu'on ne voit pas et surtout pas à la télé parce qu'il a une vraie carapace, c'est qu'il était super mal à l'aise et il se mettait finalement tellement sur la défensive que voilà, il était comme un lion en cage …  

 

Le livre fourmille aussi d'anecdotes familiales qui feront sourire, voire rire les amoureux de Jean-Louis Murat. C'est un livre qui ouvre aussi cette porte de la famille…

C'est ce que j'avais envie aussi de montrer. On a souvent l'impression que Murat, c'était un solitaire, un ermite qui vivait dans ses montagnes là-haut. En fait, mon père avait besoin d'être entouré, il y avait souvent du monde autour de lui. Et puis, la famille, il adorait ça, même s'il a été très maladroit, je ne lui fais pas de cadeau non plus, il s'est planté par moments… Mais la famille, c'était une vraie préoccupation pour lui, il voulait fonder une famille et il a réussi à créer quand même un environnement familial où on a pu se côtoyer, vivre des moments magnifiques ensemble. Avant son décès, tout ça existait. C'est pas l'homme des bois qui fait ses disques tout seul dans son coin… 

 

Finalement, ce qui fait aussi l'intérêt de ce livre et sa singularité, c'est qu'il retrace son parcours d'artiste, et d'homme aussi. Comment les deux se nourrissent mutuellement malgré cette notion revendiquée de double entre Murat et Bergheaud. Est- ce qu'ils se sont rapprochés au fil des années, peut être même au point de se confondre ?

Oui, parce qu’ au bout d'un moment, on se tolère, on arrive à vivre avec soi-même. C'est vrai que mon père était d'une extrême sensibilité, parce qu'on ne peut pas être artiste comme il l'a été, aussi créatif, si on n'a pas une sensibilité exacerbée, à fleur de peau. Ce n'est pas forcément facile à vivre tous les jours d'être à fleur de peau, pas facile non plus pour lui de vivre avec lui-même... C'était son carburant pour écrire, et porter une telle créativité, ça peut être aussi parfois un fardeau...

Mais je dirais que c'est le cheminement de tout homme ou toute femme, qui avec l'âge,  a tendance à prendre les choses un tout petit peu plus à la légère, à moins se faire moins de bile… Il était arrivé à être en paix avec lui-même.

 

Il y a un constat que vous faites et qui peut sembler comme un paradoxe chez votre père : vous parlez de son déracinement profond, lui qui a pourtant vécu jusqu'au bout, finalement, à quelques encablures des lieux de son enfance.

Oui, parce que, déjà, c'est quelqu'un qui n'aimait pas le voyage. Je me souviens avoir retrouvé une carte postale qu’il m’avait envoyé où il disait « Décidément, c'est plus rigolo de partir en vacances que d'être en vacances » (rires).  D'ailleurs, ça m'a étonné qu'il ait pu rester autant de temps au Maroc (avec Yann tout petit et sa mère) parce que ce n'était pas du tout dans son tempérament. Peut-être qu'eux aussi, étaient dans un état amoureux qui faisait que tout passait à l'époque... Mais déraciné, oui, tiraillé en tous cas, avec des racines américaines assez évidentes, et puis, en même temps, se sentir un peu étriqué dans ce pays où finalement c'est assez compliqué d'exister en tant qu'artiste, parce que le marché est plus petit etc… … Donc, des envies d'ailleurs et pas forcément avoir envie non plus de quitter son clocher. C'était un des paradoxes de mon père.

 

Des envies d'ailleurs, assouvies du coup à travers l'art.  L’évasion, c’est l’art ?

Ah oui, beaucoup. Et puis, même ses séjours aux États-Unis.  Mustango (enregistré en 1999 entre New York et Arizona), c'était un peu la galère, mais Le Cours Ordinaire des Choses (2009, réalisé à Nashville), il avait adoré. Partir comme ça en résidence dans un pays, en se disant j'ai un projet musical et je me frotte aux artistes du cru, il était comme un coq en pâte, parce que là, c'était une immersion totale. Dans un pays étranger, dans une autre culture et avec un projet artistique bien défini.

Il avait aussi cette envie systématique d'apprendre, d'ingurgiter de la connaissance. Ça, c'était plus lié, à mon sens, au fait qu'il n'avait pas fait d'études et qu'il avait une sorte de complexe à ce niveau-là. Et ce qui nous forge c'est lorsqu’on a été enfant, jusqu'à l'adolescence. En fait, on revient toujours à la même chose : quand on dit 'le môme éternel' (le titre d’une de ses chansons, devenu une sorte de périphrase pour définir Murat) , en fait ça restait quand même un enfant ou un adolescent de façon éternelle. Je me souviens par exemple de conversations sur le cerveau avec mon père, il était insatiable. C'est-à-dire qu'il avait lu, je ne sais pas combien d'ouvrages sur la question. Ca pouvait être aussi la littérature, etc…  Le savoir en tant que tel, n’importe quel type de savoir, l'intéressait.

 

Une façon de rattraper le temps perdu, effectivement. Ce livre pour vous, c'est aussi une façon de rattraper ce que vous n'avez pas toujours pu vivre, au plus près de votre père?

Oui, c'est aussi une façon de lui dire ce que je ne lui ai pas dit assez, de mon point de vue… Je n'ai peut-être pas dit assez que je l'aimais, que j'admirais son travail, que j'étais très fier de lui, même quand il était dans la lose totale… Quand il cherchait une maison de disques, j'étais quand même fier … Moi, je ne mentais pas sur les petits papiers qu'on me donnait à l'école primaire où on devait écrire le boulot du papa, le boulot de la maman… Peut-être que je n'ai pas eu assez l'occasion de lui dire ça... En lui rendant hommage aussi, c'est une sorte de déclaration d'amour à mon père, à son œuvre, à ce qu'il a été, à ce qu'il a représenté pour moi.

 

Une dernière question :  Jean-Louis Murat avait annoncé peu avant sa disparition son intention de laisser un album inédit pour chaque album sorti, un album à sortir après sa mort. On sait aussi qu'il était très prolifique. Est-ce qu'à l’instar de la cave de Prince, il y a des albums entiers à découvrir encore ?

Ah, il y a des choses… plein de choses à découvrir…. Parce que mon père avait une créativité folle. Après, est-ce que tout est écoutable ? Je pense que non, et ne serait-ce que par le respect que l'on doit à mon père, à sa façon de travailler, son exigence artistique, tout n'est pas non plus utilisable tel quel. C'est tout un travail, il faut inventorier, c'est énorme. Alors de là à dire qu'il y aurait autant d'inédits que d'albums qui sont vraiment sortis, je ne sais pas …Mais je n’ai pas envie qu'on sorte simplement des inédits pour sortir des inédits alors qu'ils sont mal ficelés, que c'est mal enregistré, etc. simplement pour entendre sa voix... J'ai pas envie de ça. J'ai envie qu'on fasse des choses bien et en respectant son exigence artistique.

 

"Le roman de Murat", co-écrit par Yann Bergheaud et Marc Besse, (Albin Michel) (sortie le 14 janvier 2026)

A écouter : notre collection de podcasts sur Jean-Louis Murat.